La voix du suspens avec Serge Sauvion

Serge SauvionEn 1951, dans Autant en emporte le gang, un film de Jacques Moisy et Michel Gast, Serge Sauvion apparaît à l’écran pour la première fois. Né le 18 février 1928 à Paris, il n’a que 22 ans. De prime abord, ce titre de film et ce nom de comédien ne doivent pas dire grand chose à la majorité des gens. Pourtant…

Pourtant, Serge Sauvion est connu de la plupart d’entre nous. Eh oui, et à certains, il a peut-être donné de belles frayeurs. Sa renommée débute avec Inculpé de meurtres, filmé en 1967, premier épisode de Columbo. On ne le voit pas sur l’écran aux côtés de Peter Falk, mais il est présent dans la peau, et surtout la voix du célèbre lieutenant de police. Si la série a tant de succès en France, elle le doit pour une bonne partie au ton qu’a apporté Serge Sauvion. À ce propos, Peter Falk Double Verdict, 1955aurait déclaré, parlant de Serge Sauvion et de ce qu’il a apporté au Columbo francophone : « Serge Sauvion est un acteur formidable. Il est fantastique ! Je l’adore ! Je ne vois pas comment on pourrait faire mieux. » Mais il n’est pas qu’une voix.

Il est d’abord un acteur, sorti du Conservatoire national d’art dramatique de Paris, et qui, tout au long de sa carrière, apparaîtra dans près de cinquante films. Parmi ses collaborations, citons entre autres La Reine Margot (Film de Jean Dreville de 1954 avec Louis de Funès, Jeanne Moreau, Daniel Ceccaldi et Jean-Roger Caussimon, où Serge interprète le rôle d’un garde de chapelle), Si Paris m’était conté (de Sacha Guitry, 1955, où il incarne un officier de police), Double Verdict (Claude Lecomte, 1955 ; dans ce film, il a le rôle principal avec Magali de Vendeuil et Paul Frankeur), Les salauds vont en enfer (Robert Hossein, 1956), Ne nous fâchons pas (Georges Lautner, 1966 ; il côtoie Lino Ventura, Jean Lefebvre, Mireille Darc et Michel Constantin. Il interprète le commissaire), Un homme de trop (Costa-Gavras, 1967), Compte à rebours (Roger Pigaut, 1970, avec Serge Reggiani, Charles Vanel, Simone Signoret, Jeanne Moreau…), Les assassins de l’ordre (Marcel Carné, 1971), Serge et ses deux nanas, en 1973Franz (Jacques Brel, 1971, avec Jacques Brel, Barbara, Danièle Evenou ; ce vrai bide représentera la Belgique lors du festival de Cannes en 1971. Il y tient le rôle de… Serge), ou Une affaire d’hommes (1981, de Nicolas Ribowski, avec Claude Brasseur, Jean-Louis Trintignant, Jean Carmet, Roland Giraud et Isabelle Huppert). Il faut revenir en arrière, en 1973, pour le voir en haut de l’affiche, dans Charlie et ses deux nanas (film de Joël Seria), avec Jean-Pierre Marielle, Jeanne Goupil et Nathalie Drivet. Mais aucun rôle qui l’aurait propulsé à Hollywood.

Au théâtre aussi, ses apparitions sont notables, comme dans La vertu en danger (mise en scène de Jacques Fabbri), Cyrano de Bergerac (Raymond Rouleau), Une aspirine pour deux (Francis Perrin), Zoo (Jean-Luc Tardieu), Le roman de Renart (Jacques Guibal), Six hommes en question (Robert Hossein), Angélique, marquise des anges (Robert Hossein), ou Sammy, Doc et Fifi (Anne Jolivet). Avec La Crécelle, de Charles Dyer, la notoriété de Serge grandit encore un peu plus, puisque la représentation sera enregistrée pour la première chaîne télévisée le samedi 23 décembre 1978 au Théâtre Marigny puis sera diffusée dans le cadre de Au Théâtre ce soir, le vendredi 6 avril 1979.

Quant à ses rôles pour la télévision, on le voit dans Allô-Police (dans « l’Homme en pyjama », 1967), Les 400 coups de Virginie, en 1978-1979, où il joue le rôle de Monsieur Piais, le concierge, dans Les cinq dernières minutes (l’épisode s’appelle « Dynamite et compagnie », 1982), Les Brigades du Tigre (« La grande duchesse Tatiana », 1983), Châteauvallon (1985), Commissaire Moulin (1990-1991), Le gang des tractions (1990, diffusée sur Canal + puis TV5), Avocats et associés (dans l’épisode 17 : « Les tensions durent », France 2, le 27 octobre 2000) et même dans un épisode de Navarro, intitulé « Dans les cordes », où il tient le rôle d’un certain « Vargas ».

Ses doublures de comédiens sont nombreuses. De Peter Falk dans Columbo, Peter Lupus dans Mission Impossible, Stacy Keach alias Mike Hammer dans Mike Hammer, Robert Blake alias le détective Tony Baretta dans Baretta, Roger E. Mosley alias T.C. dans Magnum, Burt Reynolds, Sheen Martin au cinéma, son nom apparaît également dans le générique d’Ulysse 31 lors de l’épisode 13, intitulé Les Sirènes, quand il prête sa voix au chef des pirates. En 1985 et en 1986, il est Jules César dans Astérix et la surprise de César puis Astérix chez les Bretons.

On le voit aussi apparaître sur un support proche de celui qui fera son succès (la radio), quand sa voix se fait entendre avec  Bernard Lavilliers, dans la chanson « Citizen Kane » sur l’album If…, en 1988, ce qui donne l’impression de se retrouver dans un film. Cependant, à quel meilleur média pouvait-il confier sa voix, afin de la mettre la plus en avant et lui donner un rôle omniprésent, si ce n’est la radio. Elle transmet toutes les émotions, et suggère énormément. Comme dans la lecture, elle oblige l’auditeur à faire travailler son imagination. Qui n’a jamais voulu voir le visage de tel animateur de radio (on est souvent déçu quand on l’aperçoit enfin) ? Du reste, beaucoup d’animateurs et animatrices font peser sur leur voix une grande partie du charme de leur émission. C’est le cas, entre autres, de Macha Béranger sur France Inter, dont le timbre vocal incarne la nuit et ses tourments. Serge Sauvion a ainsi pu laisser libre cours à son talent entre 1990 et 1995, sur les ondes d’une radio nationale.

Sur Europe 1, de 13h30 à 14h, c’était l’heure de « Crime Story, les rendez-vous d’Alfred Hitchcock racontés par Serge Sauvion. Aujourd’hui… — et le nom de l’épisode —, de — l’auteur de la nouvelle — » (c’est en ces termes que la présentatrice annonçait quotidiennement le programme). La plupart des histoires (toujours complètes, jamais à suivre) que lui ou le programmateur avaient choisie, contenait une grande dose de suspens et pouvait faire peur. Le pire était de procéder comme je faisais. En effet, ne pouvant écouter le programme « en direct », je devais l’enregistrer. Le soir venu, pour m’endormir, j’écoutais les histoires. Certaines m’ont empêché de fermer l’œil, d’autres, grâce à la voix de Serge, m’ont bercé.

Columbo alias Peter Falk...L’émission était toujours annoncée avec le même gingle musical, qui mettait en appétit. Serge Sauvion, durant cette demi-heure (qui était systématiquement coupée par une page de publicité, avant laquelle Serge faisait mousser l’auditeur — « Est-ce que les pulsions de Brian l’inciteraient à sauter dans le vide ? », « Les voisins d’Hélène avaient-ils vraiment tué leurs enfants ? », avant d’ajouter à chaque fois « C’est ce que vous saurez [petite pause dans la voix] dans quelques instants… ») laissait aller sa voix au gré du récit. Après cette coupure publicitaire, quand il revenait à l’antenne, Serge faisait un résumé de ce qui avait précédé, puis reprenait le cours de son histoire.

Il prenait aussi bien la voix du policier, du meurtrier présumé, des témoins, de la voisine, des enfants, de vieilles personnes, etc. Jamais personne ne l’a épaulé. Toujours seul, Serge, avec ses voix. En fond sonore, il y avait parfois une musique à faire trembler, et des sons donnant la chair de poule (une détonation d’arme à feu, un carreau de vitre qui casse, un coup de tonnerre, le téléphone qui sonne, le murmure des gens dans un bar, un train qui roule, etc.), toujours mis au juste moment. Évidemment, plus il y avait de personnages, et donc de voix, plus l’épisode était savoureux. Lorsqu’au contraire la nouvelle n’était qu’une histoire racontée par un personnage, le suspens était doublement moins intense. En effet, comme c’était « je » qui parlait, on savait que le personnage n’était pas mort, ce qui ôtait du charme à l’épisode — quoique, une fois, un épisode a pris de cours tout le monde, puisqu’en fait, on apprenait à la fin que ce « je » était tiré de la lecture d’un journal intime et que l’épisode se concluait par un « c’est ainsi que je suis mort… », surprenant et savoureux —, et puis Serge a presque toujours le même timbre de voix, alors ça enlevait du charme. Mais, quand une dizaine de personnages se côtoyaient, c’était génial.

Columbo alias Serge Sauvion...Une question quand même : comment Serge préparait-il ses feuilles avant l’enregistrement ? Avec des passages en couleurs, surlignés, à côté desquels il écrivait « grand-mère », « Bobby » etc., pour ne pas se tromper ? Au fur et à mesure de ces années où j’ai enregistré les épisodes sur cassettes, j’ai remarqué des détails importants sur le procédé du narrateur. Serge Sauvion utilisait méthodiquement à peu près le même timbre de voix selon la personne qui parlait. Le narrateur, s’il n’était pas un des personnages du récit, avait la voix de Serge Sauvion lui-même, l’inspecteur ou le détective, celle de Columbo, le mauvais garçon ou le bandit était tout de suite reconnaissable, les grand-mères avaient presque tout le temps le même timbre de voix, tout comme les prêtres (ça m’a marqué, ils avaient une voix très posée, calme, sans soubre-saut). Certains auteurs faisaient apparaître, d’une nouvelle à l’autre, le même personnage. Je me souviens ainsi que Silbi Gidford (je n’ai aucune idée de l’orthographe de son nom…) avait créé l’inspecteur Paccino ; mais, au fond de moi, je me suis interrogé sur l’existence de ce personnage, aux consonnances rappelant celles de Columbo… Et si Serge avait dépabtisé ce personnage si récurrent dans ces récits,l’inspecteur d’origine, pour lui donner un nom proche de celui de Columbo, sans doute son personnage favori à doubler ? Petit clin d’œil à l’auditeur… Sur le principe, l’émission rappelait presque Derrick dans le sens où le bandit mort dans un épisode était ressucité le lendemain dans un nouvel épisode, grâce à la voix de Serge.

Par la suite, Crime Story a changé d’horaire, et, au lieu de passer chaque jour de la semaine, on ne pouvait l’écouter que le dimanche soir vers 21h. Et ce n’était plus du Alfred Hitchcock pur et dur, mais les aventures d’un policier français qui racontait ses exploits. Moins de voix, moins de suspens. Je crois que la série n’a pas duré. Certainement que les vrais fans de Crime Story ne retiendront que les épisodes de 13h30, ceux qui berçaient les auditeurs après le repas (sacrée concurrence pour Derrick…). Comme le disait Serge, « Il n’y pas de comédiens de doublage, mais des comédiens qui font du doublage. » En effet, dans Crime Story, Serge Sauvion a réellement interprèté chacun des figurants, leur donnant la vie, transmettant leurs émotions à l’auditeur-spectateur, comme il a donné une âme encore plus visible et audible à Columbo.

gb


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