« La ligue à Gratton »

Lors de la grande finale de la ligue d’été, les quilleurs des meilleures équipes se sont vu attribuer un chèque de récompense remis par le directeur de l’ensemble des salles G Plus, Jacques Gratton. Le boss de la plus grande chaîne de salles de quilles au Québec (282 allées) tient à se déplacer lui-même pour féliciter ses champions. « C’est pas ça qui va payer mon loyer, mais au moins, je pourrai me repayer quelques parties la saison prochaine », ironise Édouard, un fidèle parmi les fidèles. Il glisse son chèque dans la poche de sa chemise, cale sa Bleue, tire sur sa cigarette, retourne jouer sur la piste et abat toutes les quilles… Après tout, si l’initial du nom de famille du patron éclaire autant de salles dans la Province, il le doit à ses habitués, véritables encyclopédies et amoureux de cette discipline. Ce sont eux qui en donnent « plus » qu’ailleurs…

Depuis plus de 60 ans qu’il côtoie les salles de quilles, Yvon défend sa passion avec acharnement, venant tous les mercredis soirs jouer avec ses partenaires. « Les quilles, affirme-t-il, c’est du sport. Ce n’est pas fait pour les artistes. Chacun à sa place ! Aujourd’hui, les gars sont soupe au lait. » La musique, les amusements divers et aussi les filles sont venus déranger les joueurs. Il se souvient, l’œil brillant, des exploits de son idole, François Lavigne qui alignait les parties parfaites…

En fait, une salle comme celle des Quilles G Plus est plus qu’un simple « stade » de bowling. Les sportifs deviennent des apôtres venus transmettre leur amour « quillesque » dans leur sanctuaire. Denise, Sarah, Mike, Yvon, Raymond, Jonathan, Richard, Édouard, Robert ou René ressentent tous le désir d’enseigner le geste parfait et le placement des jambes idéal aux néophytes. « Quand tu vas à un rendez-vous avec une fille, tu te prépares, tu te fais beau. Si tu viens jouer ici, tu fais pareil. La boule, c’est toi ; les quilles, c’est la fille. Prépare-toi bien, car tu n’as pas le droit de te tromper », prévient René qui collectionne les récompenses pour ses joutes gagnées. Mike, lui, incarne le spécialiste de la partie parfaite grâce à ses années d’expérience. Il est devenu le boss, ici, au point qu’il a droit à la pratique gratuite. Comme tous les joueurs aguerris, il a son casier, ses souliers et sa boule avec ses initiales. Il est également le capitaine d’une équipe qui fait des envieux.

Daniel Bujold, champion et adepte des Quilles G Plus.La plupart des quilleurs ont fait leurs premières armes sur les pistes grâce à leurs parents. À leur tour, maintenant, ils transmettent le flambeau à leurs enfants. Ainsi, Gino qui joue depuis 36 ans se dit incapable de vivre sans le bowling. Il pratique douze mois par année, joue trois fois par semaine l’hiver au Champion à Longueuil et a participé à l’émission de quilles Ménage à Cinq sur RDS. Cependant, il avoue avoir perdu récemment face à sa fille Catherine qui le suit depuis une année. « Elle m’a battu 193 à 180. Elle est forte pour son âge ! » La relève est assurément là… Robert, lui, se souvient de ses premiers contacts avec la piste : « J’étais planteur de quilles il y a 50 ans. J’étais payé 50 sous de la journée et je m’occupais de trois allées. J’ai tout appris en regardant les joueurs abattre les quilles que je redressais ! Maintenant, grâce à eux, je peux dire que je suis plutôt bon. » Ensemble, ils cultivent le rêve de passer, un jour, à la télévision pour devenir le héros de l’émission Les Quilles à TQS. Certains l’ont fait ; d’autres, comme Yvon, auraient pu y aller mais ont préféré ne pas s’y rendre : « Je suis trop orgueilleux pour ça ! », plaide-t-il. « Il fait un complexe d’infériorité, c’est tout ! », renchérit Robert. De toutes façons, le chemin est long et les élus sont rares. Edouard, lui, explique qu’il avait même choisi de prendre toutes ses heures de repos pendant sa journée de travail devant son poste pour regarder les quilles sur RDS. En attendant la célébrité, durant la saison, ils s’affrontent dans le cadre de la « ligue à Gratton », la ligue des Quilles G Plus.

Cependant, ces allées de quilles sont aussi le prétexte idéal pour créer des rencontres. Chacun l’avoue aisément : « Si on cruise aux quilles ? Mets-en, c’est le meilleur endroit ! ». Gino avance que les filles peuvent être très impressionnées par un joueur. « Il suffit d’être élégant et de devenir une attraction. Ça marche à tous les coups ». Il a rencontré plusieurs filles comme ça et ses premières blondes qui ne jouaient pas s’y sont mis grâce à lui. Mais attention, précise-t-il, « les quilles, ça peut aussi te défaire un couple ! ». D’autres, comme Denise — la caissière des Quilles G Plus depuis vingt ans — et Robert se sont rencontrés sur les pistes. Il l’a regardée durant deux ans avant de faire le grand pas. « Quand je l’ai vue la première fois, j’ai eu un flash. Tout le temps que je la savais là, je jouais plus fort… Depuis qu’on vit ensemble, je n’ai fait qu’une partie parfaite ». Quant à la fille de Denise, Diane, elle a épousé un quilleur. Quand certains posent devant une rivière ou devant un coucher de soleil romantique, tous les deux ont choisi de se faire photographier en habits de mariés sur les pistes de quilles et devant les casiers.

gb

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Cet article a été initialement publié dans le magazine Urbania numéro 9 (été 2005) avec des photos originales de Claudine Sauvé.

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