Évoquant la réalisation de son album Murder Ballads, le chanteur australien Nick Cave parle d’un « éxercice académique dans le cadre de la composition, des rimes, de la construction des histoires » (Magic !, janvier 1996 — n°6). En effet, dans ce disque de 1996, rien de personnel, mais, au contraire, uniquement du familier pour son public (même si le style Nick Cave existe bel et bien dans cet album : musique atemporel, entre rock, blues et voix crooner). Non pas que le chanteur et son groupe, les « Bad Seeds » reprennent leur répertoire, mais ils s’inspirent de contes populaires, de récits ou autres légendes, qu’ils mettent en musique. Par exemple, « Henry Lee » est une chanson traditionnelle, mais la moitié du texte est composée par Nick Cave. Concernant « Stagger Lee », il existe une tradition au sujet de ce texte : chaque artiste qui reprend ce titre se doit de faire du personnage Stagger Lee une personne de plus en plus immonde… ce qu’elle devient au cours de la chanson. Si la petite maison représentée sur la pochette de Murder Ballads est rassurante avec ses fenêtres éclairées et sa cheminée activée, les bois qui l’entourent sont remplis d’ombres et de personnages cruels et pervers… telle est l’ambiance de l’album.
En fait, toutes ces chansons ont un point commun : il s’agit de « Murder Ballads », de morceaux repoussants dans leur contenu, mais que Nick Cave a su mettre assez sournoisement en musique. Cet album matérialise la culmination de cette fascination qu’entretient depuis longtemps le compositeur pour le langage de la violence, et lui donne l’occasion de pousser ses expérimentations musicales. En effet, l’accompagnement musical est généralement très doux, mélodieux, parfois glauque, mais toujours aux allures de berceuses assassines, à l’inverse des paroles, sombres, sinistres. Les paroles tiennent un rôle essentiel, et on apprécie davantage les dix morceaux si l’on se donne la peine de jeter un coup d’œil sur les textes.
Le chanteur avoue même : « Notre première intention était de réaliser un disque que personne n’aime, de ceux qui servent simplement à faire joli dans une collection, mais que l’on n’a jamais envie d’écouter. » Pourtant, malgré cette volonté, l’album est un succès, même si certains puristes de l’Australien se plaignent de ce que le chanteur s’éloigne de son répertoire provocateur. Mais là, il s’agit d’un album en marge de l’œuvre de Nick. L’un des morceaux est même un tube grand public, « Where The Wild Roses Grow », qu’il interprète avec sa compatriote Kylie Minogue, relatant une histoire d’amour tragique, narrée à tour de rôle par les deux amants, selon leur perception de cette relation. Il est à noter que dans la vie, tous deux ont vécu une histoire sentimentale. Mais il semble presque que Nick Cave ait voulu écrire une chanson en marge de son album. En effet, l’évolution du contact entre les deux amants est dramatique, mais le criminel, comme le montre la pochette du morceau, paraît presque avoir du remord à avoir assassiné sa bien-aimée, de façon très morbide…
« On the last day I took her where the wild roses grow
And she lay on the bank, the wind light as a thief
And I kissed her goodbye, said “ All beauty must die ”
And lent down and planted a rose between her teeth. »
Un autre duo, avec la chanteuse PJ Harvey, sort également en single, « Henry Lee ». Il relate encore une histoire d’amour à la fin tragique (mais cette fois, contrairement à « Where The Wild Roses Grow », le personnage incarné par Nick Cave est tué). Les pochettes de ce morceau et « Where The Wild Roses Grow » reflètent l’état d’esprit de l’album entier : passion amoureuse, poussée jusqu’à l’extrême limite qu’est le crime passionnel. À l’origine, cette collection de nouvelles à l’issue fatale mais rarement sanguinolentes, s’intitulait The First Born Is Dead, titre qui reflète sans doute mieux l’esprit de ce disque.
En réalité, cet album est marqué par une véritable ambivalence entre l’amour intense, la passion, et la mort cruelle, qui intervient brutalement. La mort approche tous les êtres : ils peuvent être proches de Dieu ou de la famille du héros (« All God’s children they all gotta die » puis « Mama often told me we all got to die » [« The Curse Of Millhaven »]), ou simple victime pauvre et sans avenir :
« They found Mary Bellows cuffed to the bed
With a rag in her mouth and a bullet in her head
O poor Mary Bellows »
(« The Kindness Of Strangers »)
Dans cet album apocalyptique où tout est permis au narrateur, personne n’échappe au destin le plus sombre. Telle une morale englobant l’ensemble du disque, Elisa Day, belle comme une rose, périt, puisque « All beauty must die » (« Where The Wild Roses Grow »)… C’est la loi édictée par l’auteur, et personne n’y échappe. Le seul héros est celui qui réalise le crime le plus sordide, l’action la plus abominable. Les rôles sont inversés par rapport aux contes traditionnels.
Quoiqu’on puisse en dire, avec cet album, Nick Cave, chantre de la musique gothique, dont les paroles sont très souvent empreintes de références bibliques, à la gloire de Dieu (voir son dernier album The Secret Life Of The Love Song/The Flesh Made Word. Two Lectures by Nick Cave), fait de ce dernier un criminel ordinaire, dont la seule justice est de laisser agir des illuminés, qui s’en prennent aux innocents. Ceux qui devraient être sauvés par le Tout-Puissant sont généralement des êtres assez faibles (des enfants, une femme qui rappelle à l’auteur une rose…), mais qui sont logiquement écrasés par la folie et la puissance des meurtriers. Rien que de la logique, en fait, contrairement aux contes… Seule note d’espoir dans cet album sorti d’un cimetière, la reprise très personnelle de « Death is not the end », chanson de Bob Dylan dans laquelle chante toute la bande des « ténébreux » qui a collaboré à cette œuvre musicale.