Aux origines de la tortue L’origine nébuleuse du manuscrit En 1855, dans la bibliothèque privée de Dieppe, en France, fut retrouvé un manuscrit intitulé Brief Discours des choses plus remarquables que Samuel Champlain de Brouage a reconnues aux Indes Occidentales. Ce manuscrit de 46 feuillets comprenait 62 dessins exécutés en couleurs naturelles, dont 23 cartes et plans topographiques. L’historien George M. Wrong écrivit en 1908 que le manuscrit fut sans doute confié par Champlain à son ami M. de Chastes, alors gouverneur de la ville de Dieppe et ambassadeur français en Angleterre. À la mort du gouverneur, en 1603, le texte fut donné au couvent des Minimes de Dieppe. Par la suite, les livres du couvent furent vendus et le manuscrit passa à M. Féret, bibliothécaire de Dieppe. Quand ce dernier mourut, le manuscrit fut acquis par la librairie Maisonneuve de Paris, qui le vendit à son tour, en 1884, pour 225 livres sterling, à un certain M. Ellis, qui travaillait pour la John Carter Brown’s Library de Providence (Rhode Island, États-Unis). Le manuscrit s’y trouve encore aujourd’hui. On pensa longtemps que ce manuscrit était la seule copie du récit de Champlain. Mais deux autres purent être localisée : une à Bologne et une autre à Turin. Les trois versions présentent des variantes au niveau du texte mais aussi à celui des illustrations. Cependant, les copistes des trois manuscrits se sont basés sur une quatrième copie plus complète, jamais retrouvée à ce jour, ou peut-être ont-ils eu accès au manuscrit original. Cependant, la copie de Providence a une particularité : elle est la seule à être en couleurs… Les deux autres ont été exécutées à la plume. Le premier voyage de Champlain outre-Atlantique Le Brief Discours raconte la manière dont Champlain (alors âgé d’environ 20 ans en juillet 1598), sans emploi à la fin des guerres de religion, profita du rapatriement des troupes espagnoles qui se trouvaient en Bretagne pour s’embarquer sur un vaisseau français réquisitionné à cet effet, à Port-Blavet (Port-Louis, dans le Morbihan). Ce vaisseau, le Saint-Julien, ayant son oncle (Guillaume Allène) pour capitaine, l’embarquement ne dut pas poser de problème. Champlain prétend, au début de son récit, qu’il y embarquait à titre d’« employé en l’armée du Roy qui estois en Bretaigne, soubz messieurs le mareschal d’Aumont, de St-Luc, et mareschal de Brissac, en qualité de mareschal des logis de la dicte armée durant quelques années. » Une fois en Espagne, Champlain parvint à accompagner l’armada régulière dirigée par l’amiral Francisco Coloma dans son voyage annuel aux Antilles et au Mexique, toujours sur le Saint-Julien. La suite du récit raconte les étapes du voyage : l’arrivée à La Désirade, l’arrêt à la Guadeloupe, le voyage aux îles Vierges, le détour par la Marguerite sur la côte vénézuélienne pour y récolter les perles, et l’arrivée à Porto Rico, première étape du voyage. Coloma avait pour mission d’y déposer une importante garnison de soldats pour fortifier l’île contre les attaques éventuelles des corsaires étrangers. En effet, quelques mois auparavant, les Anglais étaient parvenus à s’emparer, pour une courte période, de San Juan de Porto Rico. À Porto Rico, Coloma aurait ensuite décidé de diviser sa flotte en deux sections : une sous sa direction devait se rendre à Carthagène et à Porto Belo, près de Panama, pour y récolter l’or du Pérou. L’autre, sous la direction de Joannes de Urdayre, devait aboutir à Veracruz pour récolter l’argent du Mexique. C’est ce deuxième tronçon de la flotte que Champlain affirma avoir accompagné. Il serait alors passé au nord d’Haïti et Saint-Domingue, y délogeant quelques corsaires français au passage, puis au sud de Cuba jusqu’à Veracruz. De là, Champlain aurait eu la chance d’être d’une petite expédition qui se rendit par terre jusqu’à Mexico. Une fois leur cargaison chargée, les deux tronçons de l’armada avaient rendez-vous à La Havane, d’où elle serait rentrée en Espagne à l’été 1601. Un témoignage illustré Lors de ce voyage de deux années, Champlain en profite pour rédiger et dessiner ce qu’il voit, ce qu’on lui raconte, ou ce qu’il imagine. Plusieurs années avant la réalisation de ses cartes de l’Acadie et de la Nouvelle-France, il s’essaie à la cartographie. Son périple lui permet de dessiner le cap de Finistère, Cadix, Séville, les îles Canaries, la Guadeloupe, Porto-Rico, des ports (le Moustique ou Mancenille), Veracruz ou la ville de Mexico, parmi d’autres. Certes, le style est naïf, la représentation souvent fautive et invraisemblable et les échelles et orientations sont souvent ignorées. Le récit du trajet en amène beaucoup à douter de sa véracité. Mais c’est le style « exageratoire » de l’époque. Un récit de voyage, par nature, amène souvent son narrateur à amplifier les événements qu’il a supposément vécus, à les rendre parfois invraisemblables, à les fabuler, ce qui le rend, au final, exotique et pittoresque. Ainsi, pour la flore, il dessine le maïs, l’arbre à cacao avec un Indien qui coupe une fève, un palmier, des pommes de terre, etc. Quand il dessine la faune, se croisent animaux tropicaux et animaux mythologiques. Pêle-mêle, on peut citer le caméléon, des oiseaux marins, le lama, les tigres, le dragon, des serpents fantastiques, et, évidemment, la tortue. Les couleurs de la version de Providence sont très pâles, mais laissent deviner qu’elles ont sans doute été très vives : des traces de rouge, de bleu, de vert, de marron foncé. Les scènes représentées par l’artiste sont vivantes. Les Indiens sont en mouvements, les animaux sont détaillés et les légumes et fruits sont appétissants. Certains perçoivent le Brief Discours comme un récit d’espionnage, tout du moins clandestin. En effet, le jeune Champlain n’avait, évidemment, pas le droit de divulguer les informations qu’il avait recueillies dans son voyage, d’autant que les Espagnols observaient la plus grande discrétion sur leurs riches colonies d’Amérique. Le Brief Discours offert à Henri IV a donc quelque chose de clandestin. Il ressemble beaucoup à un rapport d’espionnage. Il est certain que Champlain ne tenait pas à le rendre public, mais il n’a jamais caché le fait qu’il avait voyagé dans les Indes occidentales. Ce récit a sans doute captivé le roi. Accompagnée de dessins, la plume de Champlain offre un récit distrayant, analytique et prouve que, déjà, il a le goût des rapports, des comptes rendus. La version de Providence amplifie le côté esthétique avec ses couleurs. Plus tard, quand il sera arrivé en Nouvelle-France, Champlain continuera d’agrémenter ses rapports de dessins (cartes, scènes de vie, représentations stylisés des Indiens, habitations, etc.), rendant son récit plus captivant et agréable à feuilleter. À son retour d’Amérique espagnole, Champlain apparaît sans doute comme un jeune homme d’avenir, qu’il ne fallait pas perdre de vue. Le roi lui donne alors une pension et le recommande aux organisateurs de l’expédition sur la Nouvelle-France. Il déclare lui-même qu’il a gagné la confiance du commandeur de Chastes. Sans doute n’a-t-il aucun pouvoir officiel, mais il jouit de la confiance de la cour et il doit « faire rapport ». On imagine sans peine qu’il demande lui-même d’être chargé de cette tache…
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