Aux origines de la tortue

La tortue. « J’ay aussi veu des tortues d’esmerveillable grosseur, & telle que deux chevaux auraient affaire à en trainer une. Il y en a qui sont sy grosses, que dedans l’escaille qui les couvre trois hommes se pourroient mettre & y nager comme dedans ung bateau : elles se peschent en mer ; la chair en est tres bonne, & ressemblent à chair de bœuf. Il y en a fort grande quantité en toutes les Indes : l’on en voit souvent qui vont paistre dans les bois. »Raconter les origines du dessin de la tortue de Champlain, c’est plonger dans l’extraordinaire récit d’un voyage qu’aurait fait Samuel de Champlain à la fin du XVIe siècle… Même si rien ne garantit l’authenticité de ce voyage, ni même que Champlain en est l’auteur et l’illustrateur, la beauté des représentations vaut la peine de s’attarder dessus…

L’origine nébuleuse du manuscrit

Les mines d’argent et leur exploitation.
Les mines d’argent et leur exploitation. « A deux lieues dudict Mexique il y a des mines d’argent que le Roy d’Espaigne a affermé à cinq millions d’or par an, & s’est reservé d’y emploier ung grand nombre d’esclaves pour tirer à son profit tous ce qu’ils pouront des mines, & outre tire le dixieme de tout ce qu’ils tirent des fermiers, par ainsy ces mines font de tres bon revenu audict Roy d’Espaigne. »

En 1855, dans la bibliothèque privée de Dieppe, en France, fut retrouvé un manuscrit intitulé Brief Discours des choses plus remarquables que Samuel Champlain de Brouage a reconnues aux Indes Occidentales. Ce manuscrit de 46 feuillets comprenait 62 dessins exécutés en couleurs naturelles, dont 23 cartes et plans topographiques. L’historien George M. Wrong écrivit en 1908 que le manuscrit fut sans doute confié par Champlain à son ami M. de Chastes, alors gouverneur de la ville de Dieppe et ambassadeur français en Angleterre. À la mort du gouverneur, en 1603, le texte fut donné au couvent des Minimes de Dieppe. Par la suite, les livres du couvent furent vendus et le manuscrit passa à M. Féret, bibliothécaire de Dieppe. Quand ce dernier mourut, le manuscrit fut acquis par la librairie Maisonneuve de Paris, qui le vendit à son tour, en 1884, pour 225 livres sterling, à un certain M. Ellis, qui travaillait pour la John Carter Brown’s Library de Providence (Rhode Island, États-Unis). Le manuscrit s’y trouve encore aujourd’hui.

On pensa longtemps que ce manuscrit était la seule copie du récit de Champlain. Mais deux autres purent être localisée : une à Bologne et une autre à Turin. Les trois versions présentent des variantes au niveau du texte mais aussi à celui des illustrations. Cependant, les copistes des trois manuscrits se sont basés sur une quatrième copie plus complète, jamais retrouvée à ce jour, ou peut-être ont-ils eu accès au manuscrit original.

Cependant, la copie de Providence a une particularité : elle est la seule à être en couleurs… Les deux autres ont été exécutées à la plume.

Une cérémonie indienne.
Une cérémonie indienne. « La plus part desdicts Indiens, qui ne sont point soubs la domination des Espaignols, adorent la lune comme leur Dieu, & quand ils veulent faire leurs ceremonies, ils s’assemblent tant grands que petits au milieu de leur village & se mettent en rond, & ceux qui ont quelque chose à manger l’apportent, & mettent toutes les vivres ensemble au milieu d’eux, & font la millƒeure chere qui leur est possible. Apres qu’ils sont bien rasassiés, ils se prennent tous par la main, & se mettent à danser, avec des cris grands & estranges, leur chant n’ayant aucun ordre ny suitte. Apres qu’ils ont bien chanté & dansé, ils se mettent le visage en terre, & tout à ung coup tous ensemble commencent à crier & pleurer en disant : Ô puissante & claire lune, fay que nous puissions vaincre nos ennemis, & que les puissions manger, à celle fin que ne tombions entre leurs mains, & que mourans nous puissions aller avec nos parents nous rejouir. Apres avoir faict ceste priere, il [sic] se relevent & se mettent à danser tous en rond & dure leur feste ainsy dansans pryans & chantans environ six heures. »

Le premier voyage de Champlain outre-Atlantique

Le Brief Discours raconte la manière dont Champlain (alors âgé d’environ 20 ans en juillet 1598), sans emploi à la fin des guerres de religion, profita du rapatriement des troupes espagnoles qui se trouvaient en Bretagne pour s’embarquer sur un vaisseau français réquisitionné à cet effet, à Port-Blavet (Port-Louis, dans le Morbihan). Ce vaisseau, le Saint-Julien, ayant son oncle (Guillaume Allène) pour capitaine, l’embarquement ne dut pas poser de problème. Champlain prétend, au début de son récit, qu’il y embarquait à titre d’« employé en l’armée du Roy qui estois en Bretaigne, soubz messieurs le mareschal d’Aumont, de St-Luc, et mareschal de Brissac, en qualité de mareschal des logis de la dicte armée durant quelques années. » Une fois en Espagne, Champlain parvint à accompagner l’armada régulière dirigée par l’amiral Francisco Coloma dans son voyage annuel aux Antilles et au Mexique, toujours sur le Saint-Julien.

La suite du récit raconte les étapes du voyage : l’arrivée à La Désirade, l’arrêt à la Guadeloupe, le voyage aux îles Vierges, le détour par la Marguerite sur la côte vénézuélienne pour y récolter les perles, et l’arrivée à Porto Rico, première étape du voyage. Coloma avait pour mission d’y déposer une importante garnison de soldats pour fortifier l’île contre les attaques éventuelles des corsaires étrangers. En effet, quelques mois auparavant, les Anglais étaient parvenus à s’emparer, pour une courte période, de San Juan de Porto Rico.

Des courges.
Des melons et des courges. « Il y a audict pays nombre de melons d’estrange grosseur, qui sont tres bons, la chair en est fort orangée, & y en a d’une autre sorte qui ont la chair blanche, mais ils ne sont de sy bon goust que les autres. Il y a aussy quantité de concombres tres bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui sont comme celles que l’on nomme rommainnes, choux à pome, & force autres herbes potageres ; aussy des citrouilles qui ont la chair orengée comme les melons. »

À Porto Rico, Coloma aurait ensuite décidé de diviser sa flotte en deux sections : une sous sa direction devait se rendre à Carthagène et à Porto Belo, près de Panama, pour y récolter l’or du Pérou. L’autre, sous la direction de Joannes de Urdayre, devait aboutir à Veracruz pour récolter l’argent du Mexique. C’est ce deuxième tronçon de la flotte que Champlain affirma avoir accompagné. Il serait alors passé au nord d’Haïti et Saint-Domingue, y délogeant quelques corsaires français au passage, puis au sud de Cuba jusqu’à Veracruz. De là, Champlain aurait eu la chance d’être d’une petite expédition qui se rendit par terre jusqu’à Mexico. Une fois leur cargaison chargée, les deux tronçons de l’armada avaient rendez-vous à La Havane, d’où elle serait rentrée en Espagne à l’été 1601.

Un témoignage illustré

Mexico.
Représentation de Mexico. « Tous les contentements que j’avois eus à la veue des choses sy agreables n’estoient que peu de chose au regard de celuy que je receus lors que je vie cette belle ville de Mechiqhe que je ne croiois sy superbement bastye de beaux temples, pallais & belles maisons, & les rues fort bien compassées, où l’on veroit de belles & grandes boutiques de marchands, plaines de toutes sortes de marchandises tres riches. Je crois, à ce que j’ay peu juger, qu’il y a en ladicte ville douze à quinze mil Espaignols habitans, & six fois autant d’Indiens, qui sont crestiens aussy habitans, outre grand nombre de naigres esclaves. » Puis Champlain fait une description des lieux et précise qu’à « deux lieues dudict Mexique il y a des mines d’argent que le Roy d’Espaigne a affermés à cinq millions d’or par an. »

Lors de ce voyage de deux années, Champlain en profite pour rédiger et dessiner ce qu’il voit, ce qu’on lui raconte, ou ce qu’il imagine. Plusieurs années avant la réalisation de ses cartes de l’Acadie et de la Nouvelle-France, il s’essaie à la cartographie. Son périple lui permet de dessiner le cap de Finistère, Cadix, Séville, les îles Canaries, la Guadeloupe, Porto-Rico, des ports (le Moustique ou Mancenille), Veracruz ou la ville de Mexico, parmi d’autres. Certes, le style est naïf, la représentation souvent fautive et invraisemblable et les échelles et orientations sont souvent ignorées. Le récit du trajet en amène beaucoup à douter de sa véracité. Mais c’est le style « exageratoire » de l’époque. Un récit de voyage, par nature, amène souvent son narrateur à amplifier les événements qu’il a supposément vécus, à les rendre parfois invraisemblables, à les fabuler, ce qui le rend, au final, exotique et pittoresque.

Ainsi, pour la flore, il dessine le maïs, l’arbre à cacao avec un Indien qui coupe une fève, un palmier, des pommes de terre, etc. Quand il dessine la faune, se croisent animaux tropicaux et animaux mythologiques. Pêle-mêle, on peut citer le caméléon, des oiseaux marins, le lama, les tigres, le dragon, des serpents fantastiques, et, évidemment, la tortue. Les couleurs de la version de Providence sont très pâles, mais laissent deviner qu’elles ont sans doute été très vives : des traces de rouge, de bleu, de vert, de marron foncé. Les scènes représentées par l’artiste sont vivantes. Les Indiens sont en mouvements, les animaux sont détaillés et les légumes et fruits sont appétissants.

Le dragon. « Il y a aussy des dragons d’estrange figure, ayants la teste approchante de celle d’un aigle, les ailles comme une chauvesouris, le corps comme ung lezard & n’a que deux pieds assez gros, la queue assez escailleuse, & est gros comme un moutong : ils ne sont pas dangereux, & ne font de mal à personne, combien qu’à les voir on diroit le contraire. »Chaque illustration est accompagnée d’une légende insérée dans le texte. Pour toutes, une anecdote ou une mention qui la rend digne d’intérêt. Ainsi, apprend-on que « Il y a aussy des dragons d’estrange figure, ayants la teste approchante de celle d’un aigle, les ailles comme une chauvesouris, le corps comme ung lezard & n’a que deux pieds assez gros, la queue assez escailleuse, & est gros comme un moutong : ils ne sont pas dangereux, & ne font de mal à personne, combien qu’à les voir on diroit le contraire. » (voir sa représentation à gauche) Quant à la tortue, Champlain raconte : « J’ay aussi veu des tortues d’esmerveillable grosseur, & telle que deux chevaux auraient affaire à en trainer une. Il y en a qui sont sy grosses, que dedans l’escaille qui les couvre trois hommes se pourroient mettre & y nager comme dedans ung bateau : elles se peschent en mer ; la chair en est tres bonne, & ressemblent à chair de bœuf. Il y en a fort grande quantité en toutes les Indes : l’on en voit souvent qui vont paistre dans les bois. » On devine chez Champlain la plume de l’observateur attentif, mais aussi celle du conteur-fabulateur, sans doute fasciné par tout ce qui l’entoure dans son premier grand voyage. Mais après tout, le fantastique captive le lecteur, et, en cette époque de découvertes, la mode n’est-elle pas à l’exotisme ?

Un palmiste.
Un palmiste. « J’ai aussy parlé d’un arbre que l’on nomme palmistre […] qui a vingt pas de hault, de la grosseur d’un homme, & neantmoins sy tendre que d’un bon coup d’espée on le peut couper tout à travers, parce que le dessus est tendre comme un pied de chou, & le dedans plain de mouelle qui est tres bonne, & tient plus que le reste de l’arbre, & a le goust comme du succre, aussy doux & meilleur : les Indiens en font du breuvage meslé avec de l’eau, qui est fort bon. »

Certains perçoivent le Brief Discours comme un récit d’espionnage, tout du moins clandestin. En effet, le jeune Champlain n’avait, évidemment, pas le droit de divulguer les informations qu’il avait recueillies dans son voyage, d’autant que les Espagnols observaient la plus grande discrétion sur leurs riches colonies d’Amérique. Le Brief Discours offert à Henri IV a donc quelque chose de clandestin. Il ressemble beaucoup à un rapport d’espionnage. Il est certain que Champlain ne tenait pas à le rendre public, mais il n’a jamais caché le fait qu’il avait voyagé dans les Indes occidentales.

Le lama.
Le lama. « Il vient du Pérou à la Nove Espaigne une certainne espece de moutons, qui portent fardeaux comme chevaux, plus de quatre cents livres à journée. Ils sont de la grandeur d’un asne, le col fort long, la teste menue, la laine fort longue, & qui resemble plus à du poil comme à celuy des chevres qu’à de la layne : ils n’ont point de cornes comme les moutons de deçà. Ils sont fort bons à manger, mais ils n’ont pas la chair sy delicatte comme les nostres. »

Ce récit a sans doute captivé le roi. Accompagnée de dessins, la plume de Champlain offre un récit distrayant, analytique et prouve que, déjà, il a le goût des rapports, des comptes rendus. La version de Providence amplifie le côté esthétique avec ses couleurs. Plus tard, quand il sera arrivé en Nouvelle-France, Champlain continuera d’agrémenter ses rapports de dessins (cartes, scènes de vie, représentations stylisés des Indiens, habitations, etc.), rendant son récit plus captivant et agréable à feuilleter.

À son retour d’Amérique espagnole, Champlain apparaît sans doute comme un jeune homme d’avenir, qu’il ne fallait pas perdre de vue. Le roi lui donne alors une pension et le recommande aux organisateurs de l’expédition sur la Nouvelle-France. Il déclare lui-même qu’il a gagné la confiance du commandeur de Chastes. Sans doute n’a-t-il aucun pouvoir officiel, mais il jouit de la confiance de la cour et il doit « faire rapport ». On imagine sans peine qu’il demande lui-même d’être chargé de cette tache…

gb

  • Les citations de Champlain sont tirées de la version de Charles-Honoré Laverdière : Œuvres de Champlain, publiées sous le patronage de l’Université Laval, seconde édition, Québec, Geo.-E. Desbarats, 6 volumes, 1870.
  • Les sources principales pour en savoir plus sur le Brief Discours de Champlain sont les articles de Laura Giraudo (« Les manuscrits du Brief Discours », p. 63-82) de François-Marc Gagnon (« Le Brief Discours est-il de Champlain ? », p. 83-97 et « Champlain, peintre ? », p. 302-311), et de Jean Glénisson (« Les récits de voyage de Champlain », p. 279-283) dans Champlain, la naissance de l’Amérique française, sous la direction de Raymonde Litalien et Denis Vaugeois, Septentrion, Sillery et Nouveau monde éditions, Paris, 2004.
  • L’article consacré à Champlain dans le Dictionnaire biographique du Canada.

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