Les Carnets de naufrage
de Guillaume Vigneault
La rupture que vit Alex est difficile à avaler mais surtout à digérer. Il se voyait pourtant bien faire sa vie avec Marlène, la femme de sa vie, mais ça ne devait pas se passer comme il le souhaitait. Marlène rencontre Jean, et la vie s’arrête pour Alex, ce jeune Montréalais d’une trentaine d’années, un gars d’une grande banalité. Quand elle a commencé à ne plus rentrer le soir, lui laissant des mots sur la table pour le prévenir, son angoisse transperce la page, criant de vérité.
« Il y avait aussi ces mots qu’elle me laissait, des phrases absurdes, des mots doux. Je ne rentrerai pas ce soir. Ne t’inquiète pas. Je t’aime. Je les trouvais sur la table de la cuisine en rentrant, et la seule vue d’un de ces petits papiers blancs, dans la pénombre, me retournait les entrailles. Une coulée d’acide dans la gorge. Je tombais à genoux. » (p. 16) |
Il est étudiant en maîtrise, et barman à côté. La petite vie qui est la sienne lui plaît. Le pire, c’est qu’il se rend compte qu’il est heureux. Mais en compagnie de Marlène, sa blonde. Quand Marlène s’en va, commencent ses Carnets de naufrages, une longue dérive vers le large.
Le gouffre total. Alex évolue lentement à partir du choc de l’abandon pour réaliser que cet amour, qu’il croyait acquis et solide, n’avait certainement du bonheur que les apparences. Cinquante courts chapitres, très vifs, qui sont autant d’épisodes de sa vie, de ses songes, de ses rêves ou ses paniques. Apprendre à revivre seul, sans Marlène, apprendre à ressortir, apprendre à profiter, à exhiber sa douleur, à être heureux, et finalement, revivre tout court. Au gré de ses rencontres, tant féminines que masculines, lors de voyages dans le Maine aux États-Unis, au Mexique, dans les lits de nouvelles conquêtes ou sur une planche de surf, Alex va se prouver qu’il existe, au contact tour à tour de Félix, Camille, Katerina, Bernard et Yannick.
Né en 1970, Guillaume est le dernier des fils du chanteur et conteur Gilles Vigneault. Sa plume est fraîche et authentique. Le lecteur suit donc cet homme au bord du néant, dans ses expériences souvent inconscientes et dangereuses. On est dans la tête d’Alex, car Vigneault s’identifie à lui. C’est le « je » qui parle, un « je » de 27 ans, trop autobiographique pour que cette histoire ne soit pas, tout du moins en partie, celle de son auteur. À propos du « je », Vigneault déclare : « Des textes appellent absolument ça. Carnets de naufrage, en effet, est un retour à la première personne. À l’époque, je trouvais la troisième personne contraignante et je ne savais pas utiliser cet outil à son plein potentiel. La troisième personne est trop vaste, j’avais trop d’occasions de me planter, de ne pas être juste. » Plus qu’un simple procédé de style, les rapprochements entre Guillaume et Alex sont possibles à faire : tous les deux ont commencé une maîtrise, sans la terminer ; ils sont tous les deux barman à Montréal (Vigneault travaille sur le Plateau, au Boudoir) ; leur âge est sensiblement le même, et le physique de Vigneault colle parfaitement à celui de son héros. Mais au final, cela n’a aucune importance.
Sans jamais tomber dans le mélodramatique ni le voyeurisme, le style de Vigneault est sensible et son « héros » très humain. Assez pour qu’on espère sincèrement que le livre se terminera comme on le souhaite, tant son personnage est attachant. Son deuxième livre, Chercher le vent, a déjà recueilli de nombreux prix littéraires et on évoque déjà une possible adaptation cinématographique. Jack vient de se séparer de Monica. En compagnie de Tristan, son ex-beau-frère, mais surtout ami, et de Nina, rencontrée par hasard, il décide de vadrouiller. Sans but réel, sinon de partir. Davantage road-book que le premier roman, les personnages sont encore une fois très fouillés, le récit délicieux, les péripéties cocasses et amusantes, et la psychologie des protagonistes mise à plat. Les adeptes des Carnets plongeront avec plaisir dans ce livre aux formes d’atlas, qui fait voyager de Montréal à Shell Beach en Louisiane, en passant par Cap Canaveral et Disney World.
gb
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Carnets de naufrages, Boréal Compact, Montréal, 2001, 264 pages.
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Chercher le vent, Boréal Compact, Montréal, 2003, 267 pages.
Lire l’intéréssante interview de Guillaume Vigneault dans le magasine Zone-littéraire
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